Alexandra

C’est une histoire triste mais dont la fin n’est pas encore écrite. Vous me direz que mon histoire a déjà été racontée. Non, car chacun est unique et chacun vit différemment ces drames que sont l’inceste et la pédophilie. Chacun a le droit de témoigner et de faire éclater le silence, de sortir de l’ombre qui l’étouffe. Comment peut-on guérir et s’épanouir dans l’ombre ?

Alexandra est mon prénom, un prénom prédestiné puisqu’en grec il signifie celle qui combat et protège les hommes.
Le premier homme de ma vie fut mon géniteur que je n’ai jamais appelé papa bien qu’il ait fait partie de mon existence jusqu’à mes 7 ans. Je ne l’ai jamais aimé. Instinctivement je l’ai repoussé, rebutée par sa violence engendrée par son alcoolisme profond. Une violence plus verbale que physique pour l’ensemble de ma famille, c’est-à-dire, ma mère, mes trois frères et moi, la petite dernière, la seule fille.

J’étais joyeuse, toujours souriante, malicieuse mais je gardais un secret.
Ne rien dire, ne rien montrer pour ne pas provoquer sa colère, pour protéger ma famille. Je pleurais toujours cachette. J’étais un brave petit soldat qui vivait le drame de l’inceste.

Ma mémoire n’est encore composée que de fragments plus ou moins importants, plus ou moins précis de ce cauchemar bien réel. Mon corps, lui, se rappelle de tout. Les années passent et les souvenirs remontent à la surface, surtout depuis mon vrai premier petit ami, à l’âge de 23 ans.
Par moment, c’est comme revivre le passé, redevenir une petite fille qui avait des hallucinations, qui la nuit faisait d’horribles cauchemars, qui avait peur.

Ma mère qui à l’époque ne se doutait de rien (et non parce qu’elle ne voulait pas voir, de cela j’en suis certaine car si elle avait découvert la vérité, elle aurait réagi), a courageusement quitté mon géniteur avec ses quatre enfants lorsque j’avais 6 ans.
A l’âge de 7 ans, ma mère lui a interdit toute visite pressentant alors un danger. Elle comprenait qu’il aurait pu nous tuer avec un de ses fusils qu’il affectionnait tant ou en voiture qu’il conduisait en état d’ivresse avancé, qu’il aurait pu abuser de moi (sa fille ainée d’un premier mariage, que je n’ai jamais connue, avait alors avoué avoir été violée à l’âge de 10 ans par notre géniteur.

Un de mes frères avait rapporté que lors des visites, il me courait après autour de la table jusqu’à m’attraper pour me serrer fort contre lui d’une manière qui n’avait rien de paternelle), mais elle ne savait pas qu’il avait déjà commencé et là encore je n’ai rien dit. Je me suis juste permis de pleurer sans me cacher.

Celui qui aurait dû être mon père, mon papa, a violé mon innocence, il a cassé quelque chose en moi, il m’a empêchée de bien me construire psychologiquement, socialement, émotionnellement et physiquement.

C’est un des crimes les plus odieux qui soit. J’ai pu lui pardonner et comprendre sa violence, son alcoolisme mais beaucoup plus difficilement son comportement incestueux même si tout est lié.
Longtemps j’ai voulu le tuer et je sais que si ma mère n’était pas partie, je l’aurais fait.

Je suis plus apaisée aujourd’hui, plus dans une démarche de compréhension et de pardon même si parfois un sentiment de colère, d’injustice et de tristesse ressurgit.

La route est longue pour guérir de cette terrible blessure d’autant que j’ai un trouble de la personnalité limite et d’autres problèmes de santé dont mon géniteur est la cause première. D’autres hommes (un oncle, un épicier…), d’autres prédateurs, reniflant ma blessure, m’ont fait subir des attouchements. Cette blessure m’a desservie dans ma vie amoureuse, dans ma vie en général.

J’ai entrepris un long et difficile travail pour que ces drames du passé ne dominent plus ma vie. Je crois que c’est quelque chose qu’il laisse des traces jusqu’à votre mort même si on parvient à la résilience, à se reconstruire. Je me bats chaque jour et je ne me tais plus.

Ma maman sait. Ca a été dur pour elle, mais elle n’a pas douté un instant de ma parole contrairement à mon frère ainé. Mes deux autres frères préfèrent ne jamais en parler. Lorsqu’un de mes oncles, pourtant connu pour sa perversité, avait essayé de me toucher à l’âge de 11 ans, ma mère et ma grand-mère maternelle n’avaient pas remis en doute ma parole mais mes tantes m’avaient traitée de menteuse, de salope. Il est important que la victime soit entendue et reconnue.

Avec la prescription je ne peux plus porter plainte contre mon père. S’il était encore vivant, j’aurais aimé pouvoir le faire. Il est mort seul de son alcoolisme dans une maison de retraite. Lorsque je l’ai appris, j’ai versé une larme et j’ai ressenti un immense sentiment de gâchis.

Aujourd’hui à 33 ans, je désire pouvoir commencer une autre vie, être libérée du passé. Je désire que la petite fille qui est en moi se sente protégée. Pour moi c’est une étape importante de témoigner. Il reste tant encore à faire contre l’inceste et la pédocriminalité. Un jour peut-être, je serai en mesure d’apporter mon aide.
Comme je l’ai déjà dit, la fin de l’histoire n’est pas encore écrite.

Alexandra

Mon corps est comme une bombe à retardement

Mon corps est comme une bombe à retardement, certains jours il me laisse tranquille quand la plupart du temps il me prend en otage. Ces jours là j’ai beau me laver rien n’y fait, je reste sale, les immondices vous collent à la peau, vous transpirez plus que d’habitude et vous souhaitez une seule et unique chose, vous mettre dans un trou et attendre. Que l’on ne vous regarde pas surtout vous et votre honte suprême.

La première fois avec un garçon, je lui ai dit que je ne voulais pas mais il l’a fait quand même. Je suis toujours incapable de dire non.

Les relations sexuelles sont difficiles évidemment. A chaque fois mon esprit se serre très fort. Avant, quand j’étais dans le déni, pendant l’acte sexuel je parlais, ce que je disais était incompréhensible, je partais, je me souviens que ma tête déménageait laissant mon corps faire le reste, on appelle cela la dissociation.

J’ai tout enfoui jusqu’à l’âge de 30 ans mais il y a eu des signes, des flashs pendant ce déni, je ne les ai compris qu’à la sortie du déni.

J’ai appelé certaines personnes de ma famille pour leur dire, d’autres m’ont appelée. J’ai appris que d’autres avaient été agressés par mon géniteur ou par d’autres membres de la famille. Quasiment toute la famille m’a tourné le dos. Mon agresseur, mon géniteur m’a traitée de folle évidemment, que je devais aller voir un psy et il a sali mon frère et ma mère en racontant des horreurs sur eux. Aujourd’hui encore je me demande si ce qu’il m’a dit sur eux est vrai. Ils ont un pouvoir sur vous qui est incroyable et tout ce qu’ils vous disent reste bien ancré et il vous est très compliqué de ne pas les croire même plus de 30 ans après les premiers faits.

La première fois j’avais 2-3 ans et cela a duré jusqu’à un âge qui est pour moi encore incertain, l’adolescence vers 14-15 ans sans doute. J’ai été abusée par mon géniteur et par des hommes auxquels il me donnait ou me vendait, je ne sais pas. Je ne peux pas décrire plus avant les atrocités que j’ai vécues…

Il y a prescription donc aucun recours possible.

Avant la sortie du déni j’étais quelqu’un de très dynamique, trop dynamique je pense, fuite en avant, j’étais complètement parano,  je m’accrochais à mes amis de façon démesurée, je croyais qu’on ne m’aimait pas, à un moment de ma vie quand les gens riaient autour de moi je pensais qu’ils se moquaient de moi, c’était terrible. J’ai développé des TOCS que j’ai toujours d’ailleurs. Je vivais dans un stress permanent, une détestation de mon corps et une dépréciation de mes capacités et de ma personne très profondes. Je ne voulais pas d’enfants, je savais au fond de moi que j’en voulais mais quelque chose me disait tu ne peux pas les faire maintenant et effectivement ce n’est que lorsque je suis sortie du déni que j’ai enfin accepté d’en avoir. Une petite voix intérieure m’empêchait de le faire et je dirais heureusement pour moi car avoir un enfant après avoir subi ces actes atroces est difficile. Enfant j’étais toujours malade mais on ne me trouvait pas grand-chose, hypocondrie, j’ai fait des infections urinaires, j’ai subi beaucoup d’anesthésies générales, j’avais des maux de tête importants, des maux de ventre, j’ai fait de l’épilepsie. Les pensées suicidaires sans passage à l’acte, la peur d’être folle. Le surinvestissement scolaire et sportif pour oublier tout le reste.

J’ai subi ce que l’on appelle la revictimisation, agressée plusieurs fois à l’âge adulte par des gens connus ou inconnus.

Après la sortie du déni et grâce à la thérapie je ne suis plus dans cette fuite en avant mais les flashs omniprésents depuis plus d’un an me minent. Je me sens évidemment plus en accord avec moi-même. Il ne faut pas se voiler la face, il est très difficile d’affronter ses vieux démons mais une chose est certaine c’est le seul moyen de sortir de ce cercle infernal et surtout de libérer nos enfants de ce terrible poids. Aujourd’hui, je suis triste, la colère n’est toujours pas là, je n’arrive pas à me mettre en colère contre mon agresseur, mes agresseurs. Parfois encore je me dis que ce n’est pas possible que je suis certainement folle, démente, qu’il faut m’enfermer. Il n’est pas possible de laisser venir autant d’horreurs à soi d’un coup. Il faut laisser le temps vous faire accepter.

Ma famille au sens large est une famille bourgeoise, catholique, très éduquée, très diplômée, bien sous tous rapports en apparence. Les hommes agressent les femmes depuis plusieurs générations maintenant puis absolvent leurs péchés auprès de dieu, ce dieu que je rejette puissamment. Les dieux excusent les actes les plus vils de l’humanité quand ceux qui se meurent ne peuvent pas compter sur eux.

Je crois que les conséquences psychologiques les plus pesantes en dehors des problèmes d’ordre sexuel sont cette faible estime de soi, je dirai même cette non-estime de soi et la peur de l’abandon, les croyances que l’on ne peut pas être aimée. Je ne comprendrai jamais comment j’ai réussi à faire des études, à trouver quelqu’un qui m’aime et à vivre en société à peu près normalement. Comme quoi tout est possible mais à quel prix ? Au fond, tout au fond, il n’y a pas de vie, un magma informe qui enserre votre cœur et vous dit de méchantes choses sur vous. Il faut y croire, il faut se battre pour ceux qui souffrent en ce moment. Moi j’ai perdu foi en l’humanité, j’ai perdu le goût des autres, peut-être suis-je dans une phase de ma reconstruction trop négative pour espérer une vie, une vraie vie ? Je suis désolée pour ce témoignage pessimiste, il y a quand même des choses positives, très positives, j’ai pu donner la vie et je sais que je ferai tout pour protéger mes enfants.

Aujourd’hui il ne passe pas plus de dix minutes sans que ma tête ne sombre dans les souvenirs ou les sensations. Cela fait plus de 18 mois que c’est comme ça et je vous assure que sans mon psychiatre je n’aurais jamais tenu, je ne tiendrais pas. Il faut se faire aider par des professionnels, j’en suis intimement convaincue.

Ni victime, ni bourreau

Je suis la fille unique d’une victime de l’inceste, un secret de famille bien gardé, né d’une intuition tardive.

Depuis toute petite, je cherchais le moyen d’aider maman à guérir de ses maux – des troubles obsessionnels compulsifs extrêmement invalidants – et je me réjouissais à l’idée que cette révélation lui permettrait d’exprimer et de lâcher sa souffrance. Bref, à 46 ans, j’allais exhausser mon rêve d’enfant ! Je croyais alors naïvement qu’en parler suffirait à mettre fin à sa détresse et qu’elle retrouverait enfin le goût de la vie. Je pensais détenir LA clé de compréhension absolue, LA solution miracle ! J’ignorais qu’il s’agissait des prémices d’une profonde dépression qui allait m’ébranler et faire voler en éclats toutes mes belles certitudes. Un plongeon au cœur de mon existence, qui se révèle être 5 ans plus tard, une véritable bénédiction ! J’allais découvrir pas à pas le sens de ma vie, ma seule et unique raison d’être, ma vocation ! Je n’avais pas conscience d’être morte… j’allais assister en direct à ma renaissance !

Dans un premier temps, j’ai cru être le témoin d’un problème extérieur à moi. J’étais profondément meurtrie par cette histoire dont je n’avais finalement obtenu que des bribes. C’était d’autant plus frustrant que je ne pouvais strictement rien y changer, les « coupables » étant morts depuis bien longtemps et le délai de prescription largement dépassé. Impossible donc d’obtenir réparation !

J’aurais voulu en découdre avec toute la famille, mais contre toute attente, mon courrier à leur attention resta « lettre morte » et ne reçut aucun commentaire. Quelques rares réactions me parvinrent par la bande. Une tante criait au scandale ! Comment pouvais-je oser prétendre une chose pareille à propos de son père et de ses frères ? Seuls deux cousins sensiblement du même âge que moi – issus d’une même fratrie – prirent l’initiative du contact : l’un me témoigna son soutien par courrier, l’autre me téléphona sur un ton réprobateur pour me demander quel pouvait bien être l’intérêt de brasser de tels souvenirs quand le temps a passé et que tout le monde est bien fatigué. Plus tard, j’apprendrai toujours par la bande la résonance de ce courrier dans leur histoire respective, d’où leur réaction. Puis arriva le jour anniversaire des 80 ans de papa, où leur père me confirma en aparté le fait indiscutable que tout le monde savait. Le silence retomba ensuite telle une chape de plomb se refermant sur ce secret beaucoup trop lourd à porter, même à le partager. Ceci mit un point final à mon illusion de famille idéale !

Une page se tourna définitivement sur l’histoire ! Elle appartenait désormais au passé. Du moins, le croyais-je. Il n’y avait décidément rien d’autre à faire que d’accepter la situation ou mieux, de parvenir à l’oublier. Sauf que rien n’y faisait ! Le même scénario tournait en boucle dans ma tête. Je le ruminais nuit et jour. Je faisais l’expérience de pensées et d’émotions inconnues jusqu’alors, à la hauteur de sensations déjà éprouvées dans le grand huit d’une fête foraine. Des up & down d’une incroyable puissance qui me submergeait tel un tsunami me ballotant entre vide intérieur, trop plein d’énergie et envie d’en finir avec la vie. Je n’arrivais plus à trouver de repos dans mon sommeil. Des rêves improbables me réveillaient trempée de sueur en proie à des crises d’angoisse. En un mot, j’étais exsangue ! Un vrai zombie ! Bref, je devais savoir ! Comprendre pourquoi toute cette merde.

Cette période de grand chaos me permit de prendre toute la mesure de la célèbre affirmation d’Albert Einstein : « La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est qu’information. » Je croyais jusqu’alors en avoir compris le sens et la subtilité, mais ce savoir était purement intellectuel. J’allais pouvoir en éprouver les nuances dans les moindres recoins de mon corps.

Dans ma quête effrénée de sens, une citation du mathématicien Emile Pinel s’avéra un élément déclencheur : « Nous sommes le fruit de nos pensées passées non adaptées au présent ». Je finis par prendre conscience d’une toute autre réalité : j’étais entièrement responsable de cette situation. Je ne pouvais échapper à cette réalité ô combien dérangeante, bien qu’a contrario, ô combien salvatrice ! Après une longue phase de résistance, mêlée de déni, de larmes de tristesse et de rage, de colère, de culpabilité et autres réjouissances émotionnelles, tout ce que je devais savoir m’a été révélé en son temps, me faisant réaliser après coup l’inutilité de tirer sur la tige d’une fleur pour l’aider à grandir. Il y a un temps de maturation en chaque chose. C’est alors que surgit la honte affublée d’un étrange balancier qui me faisait peser et repeser, qui d’untel ou untel, était le plus « coupable », qui était le plus indigne ? Je mettais tout le monde en balance, je comparais les uns aux autres, le pour le contre. Bref, c’était comme si je tentais de négocier avec moi-même la part de responsabilité de chacun. Systématiquement, je revenais au point de départ.

Je devais me rendre à l’évidence ! Pour retrouver la paix intérieure, je devais accepter – intégrer cellulairement – le fait que « victime », « bourreau » ou « sauveur » sont le produit d’une seule et même énergie dont les polarités s’attirent ou se repoussent, tel des aimants. Un système de balanciers savamment orchestrés par la peur, d’une part et le jugement de soi, d’autre part. Au plan horizontal, un balancier de peur intériorisée par la victime et extériorisée par son agresseur. Au plan vertical, un autre balancier de jugement les plaçant elle, en situation d’infériorité et lui, de supériorité. Dans l’inceste comme dans le viol, la violence faite au corps est le summum de la manifestation extérieure de ce déséquilibre intérieur. L’un reçoit, l’autre donne, victime et agresseur souffrant exactement du même mal-être : une énergie « agoraphobe » de désamour de soi et de honte d’une violence telle qu’elle se retourne parfois contre elle-même, dans le cas du suicide.

Plus j’avançais en introspection, plus je prenais conscience d’avoir toujours été au bon endroit, au bon moment. Il n’y avait pas de hasard ; aucun hasard ; le hasard n’existait pas ! J’avais beau négocier la remise de peine, la conclusion était sans appel. Je comprenais que j’avais délibérément choisi ce terrain d’expérience avant ma naissance pour apprendre à m’aimer et à me pardonner, que j’avais choisi le meilleur scénario de vie pour parvenir à le faire. De la même façon que je ne pouvais plus ignorer mon histoire, je ne pouvais m’extraire du balancier qui m’avait permis de la créer. Pour en finir avec les effets yoyo dévastateurs des boucles de mon grand huit, je devais parvenir à réduire le mouvement de mon balancier intérieur pour trouver mon point d’équilibre, là où le mouvement se calme et finit par s’arrêter. Il fallait que je me centre.

En devenant témoin du jeu de ma vie, je découvrais que nous étions, maman et moi, toutes deux faites du même moule, assises sur un même balancier. Face à face, effet miroir oblige, nous nous reflétions l’une dans l’autre. Vouloir l’aider revenait en quelque sorte à faire de l’abus de pouvoir. Je pouvais mesurer à quel point le regard que je portais sur elle l’avait maintenue et la maintenait dans son statut de « victime » ou de malade, statut qu’elle exécrait au plus haut point puisqu’il la renvoyait invariablement à son histoire et à son « bourreau ». En pensant l’aider, j’ajoutais un peu plus à son désarroi et au mien par ricochet. J’inscrivais le mot « victime » à l’encre indélébile, estampillé telle une étiquette sur son front. Je devenais à mon insu son « bourreau ». Se faisant, je devenais sa « victime » puisqu’elle me renvoyait à ma propre impuissance, la rendant à son tour « bourreau ». A tour de rôle, nous alimentions notre honte respective, mettant en perspective notre incapacité à nous en sortir par nous-mêmes. La boucle ainsi bouclée, nous nous enfoncions toujours un peu plus profondément dans notre malaise. J’en arrivais à la détester d’être toujours malade au point de souhaiter qu’elle meure pour alléger ma souffrance : une pensée unique, celle d’un seul jour off, tellement vibrante, qu’elle s’était matérialisée dans sa vie par une tentative de suicide, laquelle aurait pu lui être fatale, ce qui ajouta encore à ma honte.

Le regard que je portais également sur ses « bourreaux », – père et frères -, et sur tous « ceux » qui savaient et n’avaient rien dit, était encore moins flatteur. Dans mes tentatives de mise en balance des faits, la seule qui trouvait encore grâce à mes yeux était ma grand-mère, décédée au lendemain de la naissance de maman, sa petite dernière. 1936, le contexte global de l’entre-deux guerres, sa vie de femme, d’épouse, de mère, le décès de trois de ses enfants, sa fatigue, sa peine… Tout plaidait en sa faveur ! C’était avant de comprendre qu’avant d’être une « victime », elle avait d’abord été son propre « bourreau ». Quel regard portait-elle sur son mari dont les « assauts alcoolisés » lui avaient valu 14 enfants en 14 années de mariage ? Avait-elle pris la mesure de son profond mal être ? Le savait-elle incestueux ? Avait-elle eu conscience que s’en refusant à lui, elle mettait la vie de ses enfants en danger ? L’histoire ne le dit pas. Autant de questions qui resteront à jamais sans réponse. D’ailleurs quelle importance ! Qui aurait pu parvenir à s’aimer dans aucun de ces rôles ?

Je compris que la source de tous nos différents mère-fille provenait de cette force d’attraction-répulsion ! Nous tentions mutuellement de nous prodiguer des conseils et des soins, sans jamais parvenir à nous les appliquer à nous-mêmes. Nous étions deux âmes en souffrance. Nos blessures narcissiques étaient telles qu’elles venaient nous titiller dans les moindres détails de notre existence, nos égos nous faisant inconsciemment redouter le regard extérieur, le jugement des autres, synonyme d’une seconde mise à mort. Une négation de soi, une auto-dévalorisation renforcée par la vindicte collective à l’égard de l’inceste qui renvoie dos à dos « victime » et « bourreau », alors que l’un ET l’autre souffrent de la même peur viscérale d’aimer qui traduit leur crainte de souffrir ou de faire souffrir, annihilant toute capacité à se pardonner et à pardonner.

En revisitant les points clés de mon histoire, il m’apparaissait de plus en plus clairement avoir été tour à tour « victime » et « bourreau ». Simples mémoires ou vies antérieures ? Une chose était sûre, elles s’étaient manifestées dans ma vie, dans cette vie là depuis ma naissance non désirée aux forceps, mes maladies infantiles, mes amis, mes amours, mes emmerdes et avait insisté encore et encore, jusqu’à ce que je devienne le témoin privilégié des forces en présence. Il serait trop long de décrire ici les multiples situations auxquelles j’ai été confrontée au fil du temps, mais une chose est sûre, leur relecture m’a permis d’éclairer et d’intégrer le sens profond de la phrase : « La connaissance naît de la reconnaissance ».

Plus j’avançais, plus je prenais conscience de participer à une énième reconduction d’histoire dont je tenais le rôle principal. Tout le reste n’était qu’une illusion ! J’avais créé de toute pièce l’ensemble des circonstances idéales pour parfaire mon apprentissage. Je sus alors qu’il n’y avait ni « victime », ni « bourreau ». Aucune responsabilité extérieure à rechercher, aucune « faute à pas de chance », encore moins de hasard. De tout temps, en face de moi, tel mon reflet dans un miroir, j’avais eu de multiples occasions de découvrir des facettes de moi-même en rapport avec mes jugements. Puisque je n’arrivais pas à m’aimer, encore moins à me pardonner, tout et chacun avait contribué à m’inciter à le faire. Tout avait été absolument parfait. Chaque évènement, chaque rencontre avait eu sa raison d’être. Tout était à sa place. Tous les acteurs avaient parfaitement tenu leur rôle.

A présent, je sais qui je suis. Je sais aussi que la vie est un continuum où le temps et à fortiori l’âge des « victimes » n’a strictement aucune importance. Qu’aucune loi humaine ne sera jamais assez digne. Qu’aucun verdict de cour martiale ne remplacera jamais le jugement sans appel que « victime » et « bourreau » portent déjà sur eux-mêmes. Que rien ne remplacera jamais la loi universelle de rétribution, celle de « cause-effet », qui fait qu’on finit toujours par récolter ce qu’on sème, même si cela doit sauter une ou plusieurs générations. En conséquence, vouloir juger un «coupable » revenait à me condamner moi-même en alimentant à nouveau le même mouvement de balancier qui reviendrait tôt ou tard, tel un boomerang, dévaster ma vie ou celle de ma lignée familiale ascendante ou descendante, les projetant à leur tour dans un dédale d’incompréhension, d’injustice et de douleur.

Avant sa naissance, maman avait choisi l’inceste comme chemin de vie pour lui permettre d’apprendre à s’aimer et à se pardonner. Avait-elle été le « bourreau » dans une autre vie ? Ses remords l’avaient-ils incitée à expérimenter cette voie de transformation de son mental ? De « victime », elle s’était égarée pour ensuite devenir son propre « bourreau ». A y regarder de plus près, sa maladie – ses maladies – pourrait bien être LE cadeau de la vie fait à toute notre famille, une énième insistance de la vie, pour permettre à chacun de revisiter et nettoyer son passé, de s’aimer et de se pardonner. Après avoir connu l’enfermement via ses TOC, le fait est qu’elle a retrouvé du « peps », une vie sociale ponctuée de contacts et d’activités au rythme cadré de la maison de retraite où elle a été admise pour un début d’Alzheimer, autre « enfermement du mental ». Le hasard qui n’existe pas et fait toujours bien les choses la place en face d’un homme dont le comportement l’oblige à s’interposer entre lui et une femme invalide dont elle dit devoir protéger l’intimité. Le fait est que papa se retrouve seul, la vie l’obligeant à devenir autonome. Le fait est que j’aurais pu gagner un temps précieux et qui sait lui éviter la maladie, si quelqu’un m’avait expliqué dès la naissance qu’en face de moi, je n’avais toujours que moi, rien d’autre et que chaque évènement, impression ou personne – positif ou négatif – contribuait à sa manière uniquement à purifier mon attention pour m’aider à retrouver mes racines… Petit clin d’œil de la vie quand on s’appelle B. avec un prénom anagramme d’abeilles.

En parallèle de l’aspect transgénérationnel, j’ai acquis l’intime conviction, via l’expérimentation par le corps, que tout se joue bien avant la naissance, à un autre niveau de conscience, fruit d’une décision sciemment prise par l’âme en souffrance pour venir réparer son histoire. J’en suis logiquement arrivée à la conclusion qu’AIMER ET PARDONNER sont les mots clé, LA seule voie d’évolution pour en finir avec les répétitions d’histoire décrites en psycho généalogie.

Pardonner ne veut pas dire cautionner. Pardonner présuppose d’être 100% responsable de tout ce qui nous arrive pour parvenir à démêler, identifier et éradiquer nos schémas de pensées récurrents (jugements, croyances, émotions…) et en finir avec nos comportements en réaction, à l’origine de toutes nos souffrances. Pardonner suppose d’être en gratitude permanente envers tout ce qui se manifeste face à nous pour le seul et unique bien de notre cause : celle de sauver notre âme ! C’est à ce prix que ce conquiert un peu plus chaque jour l’accès au royaume du silence et de l’amour.

De « coupable » à « non-coupable », il n’y a qu’un pas à franchir pour que chacun retrouve son « innocence » perdue, celle de l’enfant intérieur. Tout le reste n’est qu’ignorance, mouvement de balancier entre utopie et désillusion, qui mène inexorablement l’âme à sa perdition, l’obligeant à revenir en corps et encore. Encore faut-il être prêt à accepter cette Vérité contrastée, ni blanc, ni noir, ni bien, ni mal, ce qui selon nos résistances et nos ancrages judéo-chrétiens, peut prendre des années, voire plusieurs vies de souffrance. Un jour viendra pourtant où chacun, libéré de ses jugements et de ses souffrances, retrouvera la joie de l’esprit pur, unique raison de toute existence sur Terre depuis la nuit des temps.

Le Dalaï Lama a dit : « Il n’y a personne qui soit né sous une mauvaise étoile, il n’y a que des gens qui ne savent pas lire le ciel. »

J’ai longtemps pensé que je m’en sortais bien

J’aimerais simplement apporter un témoignage en rapport avec la pétition concernant les paroles du D. Rufo.
85% des ados vont bien suite à un abus, oui peut-être, mais aucun sans doute en apparence.
Et puis, la vie ne s’arrêtant pas à l’adolescence, combien sur ces 85% voient des troubles graves apparaître plus tard au cours de leur vie?
J’ai moi-même été victime d’abus, j’ai longtemps pensé que je m’en sortais bien que les deux abus que j’ai vécus n’étaient pas trop graves. Mais voilà l’an dernier j’ai fait une dépression post partum et ces abus ont envahit mon esprit. J’avais l’impression de transmettre de plus ces idées noires à mon bébé ce qui était totalement insupportable. J’ai pu être aidée par une psychologue pour surmonter ma dépression et aujourd’hui je vais « bien ». Pourtant et encore maintenant, je ne peux penser aux lieux de mon enfance sans y associer ce qui ne représente peut-être que quelques minutes de vécu mais des années d’empoisonnement de l’esprit.
Alors je vous remercie pour votre combat.

J’ai grandi dans une famille particulière

J’ai adopté 6 enfants qui ont maintenant 21, 19, 18, 12, 10 et 4 ans. Ils sont arrivés à la maison entre 3 et 12 ans. Le premier seul, puis 2 en fratrie, puis une fratrie de 3. Les trois premiers en adoption internationale, la fratrie de trois sont des pupilles de l’Etat. Ils ont tous eu un passé douloureux du fait de deuils et de ruptures familiales, mais aussi de maltraitances physiques et psychologiques.

J’ai grandi dans une famille particulière. Du côté de ma mère, son père et ses deux frères sont alcooliques et violent. Ma mère a été interné en hôpital psychiatrique plusieurs fois et a fait 8 tentatives de suicide entre ma naissance et mes 18 ans. Elle a aussi disparu à plusieurs reprise , la plus longue période a duré 8 mois, j’avais 5 ans. Elle alternait des périodes de violence physique et verbale avec des périodes dépressives où elle restait dans son lit avec une bouteille de vodka. Mon père n’a jamais rien vu. Un des frères de ma mère a abusé sexuellement de moi alors que j’avais entre 3 et 5 ans. Vers 5 ans, mon demi-frère, qui a 8 ans de plus que moi à commencer à son tour. Il a commencé à me faire fumer et boire du rhum vers 8 ans. Nous déménagions très souvent, si bien que du CP à la troisième j’ai fréquenté 9 établissements scolaires différents, ce qui explique partiellement que je n’ai jamais parlé à personne ni qu’aucun enseignant n’ait signalé quoique ce soit. Cela a duré jusqu’à mes 15 ans. A cette époque, j’ai vécu un été entier avec lui. Il vivait du trafic de drogue. Non seulement il me violait quotidiennement, mais il m’a aussi « partagé » avec d’autres hommes. Il avait le projet de me prostituer. A un moment, j’ai cru être enceinte de lui car j’ai eu un retard de règles. Cela a duré plusieurs semaines, qui ont sans aucun doute été les pires semaines de ma vie. Je ne savais pas quoi faire. Je n’avais pas conscience que ce que je vivais relevait de la justice. Pour moi, c’était une histoire familiale, privée. Les seules alternatives que je parvenais a imaginé c’était soit le suicide, soit un médecin pour un avortement. Mais, je ne pouvais pas me résoudre à aller voir un médecin car je me disais qu’il me demanderait qui était le père, et je n’avais pas envie de répondre à cette question. Je suis allée plusieurs fois sur un pont avec l’idée de me jeter dans le fleuve, mais je me disais que je savais nager et qu’au dernier moment, je ne me laisserai pas mourir. Donc, j’ai attendu dans l’angoisse, un miracle. Et finalement, après 6 semaines d’attente, il y a eu un miracle, j’ai été réglé. Le soulagement a été immense. Mais, je me suis dit que je ne voulais plus jamais connaitre cette angoisse. Et je me suis enfuie de chez mon frère. Je suis retournée, en train, chez ma mère (mes parents étaient séparés). Elle ne m’a rien demandé. Cela faisait plus de trois mois que mon frère était venu me chercher, je suis arrivée en déclarant qu’il était l’incarnation du Mal. Mais, elle ne m’a pas répondu, et ne m’a posé aucune question. Je crois qu’une partie de moi aurait aimé qu’elle m’interroge.

C’était quelque jours avant la rentrée scolaire. Je ne supportais plus non plus ma mère. J’ai donc demandé à être interne, alors que le lycée était à 2km de la maison. A partir de cette époque j’ai tout fait pour être le moins souvent possible à la maison. Je passais la plus grande partie du week end chez des agriculteurs que j’ai fini par considérer comme ma famille .Ils ont été mes témoins de mariage, je suis le témoin de mariage de leur fille, et mon mari le parrain d’une de leur petite fille etc… J’ai été hospitalisé quelques semaines après la rentrée pour des violents maux de ventre. Une échographie a conclu à un kyste à l’ovaire. Mais, le chirurgien n’a rien trouvé lors de la laparotomie. Ce ne sera que 7 ans plus tard que d’autres examens révèleront que ce qui avait été trouvé à l’échographie était en fait un méningocoele sacré. J’ai eu du mal à me remettre de l’intervention. Je suis restée dans une sorte de coma pendant 3 jours après l’anesthésie, sans aucune envie de me réveiller. J’entendais ce qui se passait mais je ne bougeais pas. Je savais que les médecins étaient inquiets et ne savaient pas quand j’allais me réveiller. Mais, je me sentais bien ainsi et je ne voulais pas faire l’effort de remonter à la surface. C’est une infirmière qui m’a parlé, en me disant qu’elle avait elle aussi était opérée et qu’elle comprenait que c’était difficile mais qu’il fallait que je me réveille, c’est elle qui m’a décidé à me réveiller .Mais il s’est encore passé 24 heures entre ce qu’elle m’a dit et mon retour à la conscience. Je me suis ensuite consacré à mes études, parce qu’il n’y a rien qui occupe aussi bien les neurones qu’un problème de mathématique. J’y ai réussi. J’ai fait une classe préparatoire, puis une grande école où j’ai rencontré mon mari.

Au début de mes études, des coliques néphrétiques ont été l’occasion d’examen complémentaire, et j’ai ainsi appris la présence du méningocoele qui m’interdisait toute grossesse.

C’est naturellement que mon mari et moi avons décidé que nous adopterions. Avec la logique: s’il y a des enfants sans parents et des parents sans enfants, il est normal qu’ils se retrouvent. C’est d’ailleurs pour cela que nous nous sommes mariés avant même la fin de mes études (il fallait à l’époque 5 ans de mariage pour adopter). Et dès la fin de mes études, nous avons démarré les démarches auprès du conseil général. J’avais très envie d’avoir un enfant. Mais, je n’arrivais pas à m’imaginer mère d’un bébé. J’avais très peur de mal faire sans le vouloir, de le faire souffrir, de ne pas savoir ce dont il avait besoin .Aussi, je me disais que ce serait plus facile s’il savait déjà marcher et parler. Ainsi, pourrait-il mieux se défendre , serait-il moins vulnérable. J’avais même franchement peur des bébés. Pendant des années je me suis arrangée pour ne jamais en tenir un dans les bras. Le premier que j’ai pu prendre dans mes bras , j’avais 42 ans! De toute façon , j’avais d’énormes doutes sur mes capacités à être mère, et j’ai donc très bien vécu la procédure pour obtenir un agrément. Pour moi, cela me rassurait: des professionnels jugeaient objectivement que je pouvais être mère. Néanmoins, lorsque l’avion a décollé pour le Vietnam où nous allions chercher notre premier enfant, j’ai demandé à mon mari s’il ne croyait pas que nous faisions la plus grosse bêtise de notre vie. Heureusement, j’ai un mari solide, sûr de lui, et qui a eu une enfance heureuse dans une famille simple. Il a dès ce moment été mon référent, celui qui pouvait me ramener au « normal », celui sur lequel je pouvais me reposer quand je doutais trop. Il m’a toujours servi de référence dans mon rôle de parent. Celui a qui je peux demander: « est ce normal de… »

Dès que j’ai vu mon fils (il avait trois ans), il est devenu mon fils. Ce fut immédiat. Mon affection pour lui (et pour les 5 autres) a été beaucoup plus facile à gérer que mon affection pour mon mari. Sans doute parce que rien ne m’interdisait de les aimer pleinement.

Ensuite, nous avons adopté 2 autres enfants, un peu plus âgés, ayant souffert de maltraitance physique, sur Madagascar.

Puis, cinq ans plus tard, j’ai du être opéré du méningocoele qui s’était mis brutalement à grossir. C’était une époque difficile psychologiquement pour moi, cela faisait 2 ans que j’avais commencé une thérapie, et je vivais à l’époque dans la peur panique que mon frère vienne me tuer puisque j’avais parlé. L’opération était risquée (20% de décès). Mais, tout c’est bien passé, et je me suis doucement remise. Une fois que j’avais récupéré, il était évident que plus rien ne s’opposait à une grossesse. J’avais 37 ans. Il y avait donc une petite fenêtre de tir. J’étais partagée. Une partie de moi avait envie d’être enceinte, surtout pour mon mari, mais une autre partie était complètement paniquée. C’est à cette époque que j’ai tout à fait pris conscience de la peur que m’inspirait les bébés. J’ai fait des tas de cauchemars. Je ne me sentais pas capable de m’occuper d’un enfant qui dépendrait totalement de moi. Je me sentais potentiellement dangereuse . ET puis, l’idée d’être enceinte me renvoyait à cet été avec mon frère, je ne pouvais pas être enceinte d’autre chose que d’un monstre. Je ne suis pas tombée enceinte. Mon gynécologue a envisagé un traitement , mais les démarches pour la PMA m’ont paru extrêmement intrusive, je ne les ai pas supporté, je ne me suis rendue qu’à un seul rendez vous. A 39 ans, suite encore à des douleurs importantes, une coelioscopie a mis en évidence une endométriose de stade IV. Traitement obligatoire. Plus de grossesse possible. Et un peu de culpabilité de ma part parce que , somme toute, ça m’allait bien comme ça. Finalement, l’adoption, cela me permettait aussi de dissocier la relation sexuelle du fait d’être mère.

Nous sommes repartis sur un autre projet d’adoption, en souhaitant donner une chance à des enfants qui habituellement n’en ont pas. Ainsi, avons nous accueilli il y a quelques mois une fratrie de trois pupilles de l’Etat qui ont perdus à deux ans d’intervalles leur deux parents, puis qui ont du être retiré en urgence de la personne de leur famille qui les avait recueillis et qui les maltraitait gravement, à tel point que les services sociaux ont craint pour la vie de la petite fille. Ils ont connu les galères habituelles de bon nombre de fratrie de pupille de l’état (séparation de la fratrie, foyer, familles d’accueil successives etc..).

L’adoption a aussi été pour moi une façon de me rassurer parce que je me disais que ces enfants était gagnant même si je n’étais pas une très bonne mère, j’étais toujours mieux que la rue (pour les 3 premiers).

Pour la dernière fratrie, j’avais aussi peur , parce que comme l’âge limite que nous avions mis pour l’ainé était 10 ans (et en réalité, il en aura 11,5 au jour de l’apparentement), j’avais peur de me retrouver dans une configuration avec un ainé et un petit , bref quelque chose comme ce que j’ai connu enfant. Mais, je suis arrivée en travaillant dessus avec une psychologue à ne plus le craindre. Heureusement, parce que la fratrie que nous avons accueilli est composé de 2 garçons actuellement de 12 et 10 ans, et d’une petite fille de 4 ans. Finalement, c’est aussi très positif pour moi. En les regardant vivre, je m’aperçois que même avec une histoire difficile, un petit garçon peut rester un frère protecteur et attentionné pour sa petite sœur. Et comme si le sort s’amusait avec moi, il s’agit d’une demi-sœur (elle est née 1 an après la mort du père des garçons). C’était aussi mon cas, et mon frère (demi-frère…) jouait beaucoup sur ce point. Or, je vois bien qu’entre les enfants, dont plusieurs n’ont donc aucun lien de sang, cela ne change rien. Ils se considèrent pleinement comme frères et sœurs.

Je suis assez fataliste, et je ne crois pas qu’on puisse protéger les enfants de tout, il n’y a pas de vie sans risque. Sans doute, parce que chez moi le danger venait de la maison, je ne suis pas particulièrement inquiète lorsqu’ils sortent. Mais, j’essaie de leur expliquer qu’ils doivent se faire confiance, et qu’ils doivent refuser tout ce qui les mets mal à l’aise, et ne pas hésiter à en parler à un adulte. J’essaie d’éviter qu’ils s’imaginent ne pas avoir de valeur par rapport aux adultes. Bien sûr, en même temps, j’essaie d’avoir le comportement le plus cohérent possible, et de leur offrir un cadre fixe et sécurisant. Je suis persuadée que cela participe aussi à leur sentiment de sécurité. J’essaie d’être attentive à tout ce qu’ils ne disent pas avec des mots, et à leur laisser une liberté suffisante pour qu’ils fassent leur expérience et qu’ils grandissent tout en les protégeant sans être trop pesante. Je crois que tout est une affaire de juste milieu. J’ai beaucoup travaillé pour que mon histoire ne leur soit pas un poids. Ce fut d’ailleurs ma première motivation pour commencer une thérapie. Non pas pour moi, mais pour que mes enfants n’aient pas à souffrir de mon histoire.

Etre parent est pour moi ce qui est le plus important dans ma vie. Mes enfants sont ma priorité absolue. Pour des tas de raisons, celles que je connais, celles que je devine, celle dont je ne me rends pas compte. Mais, c’est certains que c’est en lien étroit avec mon histoire. D’abord parce que je ne supporte pas les injustices dont peuvent être victime des enfants. Cela me rend malade, presque physiquement. Entendre parler d’un enfant maltraité et j’ai l’ impression qu’on m’arrache les tripes. Ensuite, parce que je me dis que c’est une façon de donner un sens à mon histoire. Ce que j’ai vécu m’aide à comprendre ces enfants que la vie a malmenée. Je crois que si mon mari et moi nous réussissons bien dans nos adoptions, même si nous avons adopté des enfants traumatisés, c’est parce que nous nous complétons. J’ai la compréhension intime de ce qu’ils peuvent ressentir, et des réactions parfois paradoxales qu’ils peuvent avoir, mon mari à la stabilité, la force, d’un adulte qui a eu une enfance heureuse. Il nous évite à tous de sombrer dans la tristesse, la colère etc… Il témoigne de ce que peut être la vie, et de ce qu’elle devrait être. Il nous maintien dans la simplicité. De plus, il nous offre sa famille. Mes enfants ont ainsi la chance d’avoir des grands-parents qui les gâtent, des tantes et des cousins affectueux.

Mes deux parents sont médecins

Je suis une marocaine de 28 ans. Mes deux parents sont médecins.
J’ai été violée par mon père à l’âge de 6 ans. Il a convaincu ma mère ainsi que toute la famille que c’était de ma faute. Il m’a dit que je devais prendre des médicaments. Il m’a obligée durant toute mon enfance à prendre des médicaments. J’étais constamment fatiguée, avec la tête vide. Malgré tout, j’ai pu faire des études supérieures. Mon diplôme obtenu, mon père m’a internée en psychiatrie et m’a menacée pour que je ne parle pas. aujourd’hui ma famille veut de nouveau me faire interner. 
Pourrais-je m’en sortir, sachant que mes deux parents sont médecins et qu’ils ont le soutient de toute la famille? Ajoutons à cela le contexte socio-culturel marocain…