Les bienfaits des groupes de parole

Par isabelle Podetti (2014)

Sortir du déni de l’inceste par la libre parole

« L’inceste est sans doute l’expérience humaine la plus cruelle, la plus perverse. C’est la trahison de la confiance la plus élémentaire entre enfant et parent. C’est destructeur sur le plan émotionnel. (…). La seule façon de survivre aux traumatismes précoces causés par l’inceste consiste […] à se fabriquer un écran psychologique qui repoussent ces souvenirs si profondément au-delà du champ de la conscience qu’ils peuvent y rester enfouis pendant des années sinon toujours. »1

− Susan Forward

Les conséquences de l’inceste : déni, dépression et douleurs chroniques

On estime que 26% des Français connaissent au moins une personne ayant été victime d’inceste dans leur entourage, et 4 millions de Français * déclarent en avoir été victimes. Selon l’IPSOS, les victimes parlent pour la première fois de ce qu’elles ont subi en moyenne 16 ans après les faits2.

En effet, l’enfant qui subit l’inceste est, la plupart du temps, condamné au silence par le caractère intrafamilial des violences. Il ressent la peur, la honte et le danger, mais n’a pas les ressources nécessaires pour comprendre ce qui lui arrive. Il est en outre « complètement [dépendant] de [son] agresseur et [n’a] donc aucun refuge, aucun recours »3 : il préfère s’attribuer la faute des abus plutôt que d’admettre que ceux qui sont censés l’aimer et le protéger se servent en réalité de lui. Il va alors refouler les souvenirs et les émotions liées aux agressions. Avec le temps, « l’évitement émotionnel devient une seconde nature : on n’est plus du tout conscient de ce que l’on cherchait à éviter au départ et de ce que l’on cherche toujours à éviter »4. Les conséquences psychiques et psychosomatiques des abus suivent cependant la victime jusque dans l’âge adulte, rappels du drame qu’elle a subi.

De fait, 98% des victimes d’inceste déclarent avoir connu des épisodes de dépression répétés (contre 56% des Français dans leur ensemble), 85% ont souffert de maux de dos ou de céphalées chroniques, et 64% éprouvent une peur réelle de devenir de mauvais parents (contre 12%). En outre, 90% des victimes d’inceste reconnaissent avoir souffert de troubles du sommeil ou adopté des comportements autodestructeurs5.

Tableau : Les conséquences psychologiques et psychosomatiques de l’inceste

Troubles psychologiques et somatiquesVictimes d’incesteFrançais (dans leur ensemble)
Dépression98%56%
Douleurs chroniques85%56%
Alcool (plus de trois verres par jour)30%17%
Troubles alimentaires (anorexie, boulimie…)76%9%
Idées suicidaires récurrentes86%14%

Sortir du déni : violence des émotions et rejet des proches

Ce n’est bien souvent qu’une fois adulte que la victime a la force nécessaire pour sortir du déni et affronter les émotions qu’elle avait bloquées enfant. C’est alors que les souvenirs d’abus peuvent refaire surface et, dans un premier temps, déstabiliser la victime. Elle qui a parfois réussi à mener sa vie malgré son passé, à construire une famille et à évoluer professionnellement, elle qui a toujours maîtrisé ses émotions, elle semble soudain perdre pied. Les émotions emprisonnées sortent de manière diffuse et violente, ce qui provoque généralement le rejet de ses proches et de la société qui considèrent alors la victime comme « instable ». Parmi les victimes qui osent briser le silence, 55% « indiquent que leur interlocuteur n’en a plus jamais reparlé avec elles ». Certaines rapportent que leurs interlocuteurs leur ont conseillé de garder le silence (19%), ou sont allés jusqu’à remettre en cause leurs propos (18%)6.

Pourtant, la victime a besoin de parler : D’une part pour accepter progressivement son passé afin de s’en libérer, et d’autre part pour se défaire des conséquences psychologiques et psychosomatiques de l’inceste que nous avons mentionnées. La victime doit réaliser la violence de ce qu’elle a subi, vivre les émotions liées aux abus, les exprimer et les intégrer afin que celles-ci puissent se réguler. En somme, la victime doit prendre conscience de son statut de victime7, de son impuissance au moment des faits, et enfin, de ses ressources d’adulte qui lui permettent désormais de se protéger. L’ancienne victime peut ainsi découvrir qu’elle a le choix, prendre conscience de ses envies et de ses besoins refoulés, et sortir de la victimisation8.

Les bienfaits des forums et des groupes de parole

Il est difficile pour la victime d’inceste de confier les abus subis dans l’enfance, d’autant plus lorsque sa famille et ses proches évitent toute discussion à ce sujet ou prétendent qu’elle « déraille ». N’ayant elle-même pas confiance en ses ressentis et redoutant le jugement, la victime a également du mal à entamer directement un travail thérapeutique auprès d’un professionnel, travail pourtant nécessaire à sa reconstruction. Aller à la rencontre d’autres victimes au travers de forums et de groupes de parole peut donc l’aider à franchir les premières étapes vers l’acceptation de son passé. En effet, ces lieux permettent à la victime de d’abord lire ou entendre le témoignage d’autres victimes et de s’y identifier, avant de se décider à briser à son tour le silence. Certains thérapeutes critiquent le fait que les forums et les groupes ne sont pas encadrés par des psychologues, ce qui selon eux ne permettrait pas de prendre du recul par rapport aux abus, favorisant ainsi le maintien de la victimisation.

De manière générale, on a pu cependant constater que la présence d’un psychologue au sein de ces groupes bloque la libre parole des victimes et empêche les prises de conscience disponibles uniquement lors de ces travaux de groupes. Il est bien plutôt préférable d’« [ouvrir des espaces] de parole aux victimes d’inceste pour leur permettre d’exprimer leurs histoires en toute sécurité, encadré par une victime formée à la gestion d’un groupe de parole […] afin de les aider à sortir de la honte et de la culpabilité qui les habitent depuis des années » 9. La libre parole que permettent les groupes et les forums de victimes encourage ces dernières « à s’engager [par la suite] dans une démarche thérapeutique personnelle » avec un professionnel.

L’obsession de l’inceste : une étape nécessaire

Dans un premier temps, la victime d’inceste pourra certes paraître dépendante des forums et des groupes de parole auxquels elle participe. Elle s’y rendra en effet régulièrement pour y trouver le soutien et la compréhension qu’elle ne trouve pas en dehors de cette communauté de victimes. Elle peut, durant cette phase, sembler affaiblie et « obsédée » par son passé. Sa famille et ses proches lui reprocheront d’ailleurs parfois d’être manipulée par les forums et les groupes de parole, et de ne plus raisonner de manière rationnelle : « Si je fais une allusion à ces sujets en famille je suis accusée par mon mari de TOUT voir sous l’angle de l’inceste et de la pédophilie », confie une victime sur le forum de l’Association le Monde à Travers un Regard.

Mais c’est justement cette « obsession » temporaire qui permettra à la victime de se libérer de son passé, de ses cauchemars à répétition et de l’irruption permanente des souvenirs dans sa vie. Suite à cet épisode de lourde introspection, celle-ci prendra naturellement de la distance avec la communauté de victimes : « Mon absence [sur le forum] trahit mon mieux-être », confie ainsi une internaute sur le forum de l’Association MTR. Elle ne s’identifiera plus uniquement en tant que victime d’inceste et sera de nouveau, si ce n’est pour la première fois véritablement, prête à s’ouvrir aux autres.

1S. Forward, « Parents toxiques – Comment échapper à leur emprise », Paris, Stock, 1991.

2 Ipsos/AIVI, « Etat des lieux de la situation des personnes victimes d’inceste – vécu, état de santé et impact sur la vie quotidienne », mai 2010, disponible en ligne à l’adresse suivante  https://theseas.reseaudoc.org/doc_num.php?explnum_id=503

3 id. S. Forward

4 John Broadshaw, « S’affranchir de la honte : Un guide pour se libérer des émotions toxiques et des comportements destructeurs » , Paris, J’ai lu, coll. Bien-être/Développement personnel, 2011.

5 id. Ipsos/AIVI

6 Ibid.

7 Une vraie victime ne se sent pas coupable puisqu’elle est conscience qu’elle n’est pas responsable des crimes subis. Pour les victimes d’inceste, la question de la responsabilité des abus ne va pas de soi.

8 La victimisation comprend deux aspects : elle est le fait d’être particulièrement sensible à devenir victime d’un acte donné. Ainsi, les victimes d’inceste et de pédocriminalité auront davantage tendance à être de nouveau abusées sexuellement dans leur vie d’adulte tant qu’elles ne seront pas sorties du déni. La victimisation est aussi le fait de ne pas assumer la responsabilité de ses choix et de ses actes. La personne se positionne alors perpétuellement en victime et a le sentiment qu’elle ne peut rien faire pour changer son statut. C’est le cas de la plupart des victimes d’inceste.

9Dr François Louboff, Psychiatre et auteur du livre « J’aimerais tant tourner la page, Guérir d’un abus sexuel subi dans l’enfance » , Paris, Les Arènes, 2008.

* 6 millions . ipsos novembre 2020 pour « Face à l’inceste » https://facealinceste.fr/upload/media/documents/0001/03/lesfrancaisfacealinceste-sondageipsos-60c623945cdcc.pdf

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