Camille Froidevaux-Metterie , philosophe féministe
Interview Olivia Elkaim Publié le 23/06/2026
Pour la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, l’affaire Lyhanna met au jour le mécanisme central du patriarcat : la violence et la peur cantonnent les femmes et les enfants à leur condition de soumission et d’infériorité.
Camille Froidevaux-Metterie est philosophe, autrice de nombreux livres, dont la Révolution du féminin (Gallimard, 2015) et Un corps à soi (Seuil, 2021) ; elle a récemment dirigé l’ouvrage collectif Théories féministes (Seuil, 2025).
À partir d’une démarche phénoménologique, elle pense les dimensions incarnées de la vie des femmes dans une perspective de libération et de réappropriation.
Vous avez écrit sur l’expérience vécue du corps féminin. Que nous apprend l’affaire Lyhanna (du prénom de l’enfant de 11 ans, disparue le 29 mai 2026, dont le corps a été retrouvé le 4 juin ; le principal suspect avait fait l’objet de signalements, sans être inquiété), après sa disparition sur la manière dont la société considère encore le corps des très jeunes filles ?
Nous vivons dans une société patriarcale où les positions entre les individus sont hiérarchisées selon le genre. Historiquement, les femmes ont été définies comme des êtres « à disposition » des hommes, qui considèrent de ce fait qu’ils peuvent s’approprier leur corps, tout comme celui des enfants et de toutes les personnes exposées, comme les personnes handicapées ou âgées.
Cette appropriation sexuelle des plus vulnérables renvoie à la conviction intériorisée – qui n’est pas forcément conscientisée – qu’il est légitime de dominer les enfants et les femmes. Les agresseurs ne se disent pas : « J’ai le droit de prendre, de violenter et de détruire ce corps », mais toute notre société fonctionne de telle sorte que la prise masculine sur les corps demeure toujours une possibilité.
Comment expliquer que des violences faites aux enfants (et aux femmes) soient largement condamnées dans les discours, surtout après le mouvement #MeToo, mais si peu prévenues dans les faits ?
On ne trouvera personne pour justifier et accepter que l’on violente des enfants et des femmes. Pourtant, ce consensus moral partagé s’accompagne d’un phénomène social massif d’exercice effectif de cette violence ; il y a donc un énorme hiatus. Pour le comprendre, il faut se replacer dans le sillage de siècles d’histoire patriarcale. Tant que nous refuserons collectivement d’accepter que nous fonctionnons selon des mécanismes profondément enracinés, rien ne changera.
Pourquoi existe-t-il cette tendance, de la part de ceux qui sont censés nous protéger – la police et la justice –, à minimiser des signaux de danger lorsqu’ils concernent des mineures ?
Il y a une parole que l’on écoute et que l’on croit, celle des hommes, et une parole que l’on n’écoute pas et que l’on ne croit pas, celle des enfants et des femmes, et de toutes les personnes en situation d’infériorisation (qui peuvent être des hommes, les hommes racisés par exemple).
Nous dénonçons depuis longtemps la prégnance de la culture du viol, c’est-à-dire tous ces réflexes de contestation et de déni de la parole des victimes. On renverse la culpabilité en reprochant aux femmes la tenue qu’elles portaient, le fait qu’elles aient bu de l’alcool ou qu’elles aient aguiché leur agresseur. Quant aux enfants, depuis l’affaire Outreau, c’est comme si leur parole devait systématiquement être mise en doute.
Vos travaux portent sur les rapports de pouvoir et la domination masculine. Cette affaire éclaire-t-elle certains mécanismes du patriarcat ?
Le propre des rapports de domination qui définissent le patriarcat, c’est d’instaurer, au sein des familles comme au sein de la société, des logiques d’infériorisation, d’appropriation et de violence. Nous avons affaire à un système extrêmement puissant parce qu’il fonctionne selon une logique de continuum.
Les viols, les féminicides et les infanticides sont le bout d’une chaîne de violences dont les toutes premières sont très ordinaires, banales, anodines en apparence, elles relèvent de ce que l’on appelle le « sexisme ordinaire » : c’est le père ou le frère qui refuse de se lever pour aller chercher quelque chose dans la cuisine et qui considère qu’il doit être servi, c’est un garçon qui dit à un autre que, s’il ne réussit pas à marquer un but, c’est « une tapette ».
Il faut comprendre que ces micro-agressions forment le terreau des violences les plus abominables, parce que toutes les violences, aussi minimes soient-elles, procèdent de la même logique patriarcale d’infériorisation, d’appropriation et d’objectivation.
Que voulez-vous dire par « objectivation » ?
C’est le socle du patriarcat. Depuis Aristote, les femmes sont définies comme des corps-objets dont les fonctions sexuelles et maternelles définissent toute l’existence. C’est ce qui a permis de justifier tout au long des siècles, et jusqu’à aujourd’hui, que les femmes restent assignées d’abord à la sphère domestique et à leur fonction procréative.
Quand Emmanuel Macron appelle à un « réarmement démographique » (en janvier 2024, ndlr) et qu’il envoie une lettre aux femmes de moins de 29 ans pour leur rappeler que leur fertilité baisse avec l’âge, il relance cette logique d’enfermement des femmes dans leur rôle maternel.
Or, comment maintient-on les femmes dans ce statut de corps-objet, c’est-à-dire aussi de non-sujet ? Par la violence. Ce que l’affaire Lyhanna met au jour – mais aussi l’affaire Patrick Bruel (le chanteur et comédien a été mis en examen le 10 juin 2026 à la suite de plusieurs plaintes de femmes pour violences sexuelles, ndlr) et toutes les affaires de violences sexuelles –, c’est ce mécanisme central du patriarcat : par la violence, et la peur qu’elle engendre, les femmes et les enfants sont sans cesse rappelés à leur condition de soumission, d’infériorité et de disponibilité corporelle.
Le féminisme contemporain a-t-il suffisamment intégré la question spécifique des violences faites aux mineurs et mineures ?
Depuis #MeToo, en octobre 2017, on a vu se constituer des mouvements qui ont prolongé ce mouvement : #MeTooGay, #MeTooInceste, #MeTooGarçons. On a ainsi vu se développer des théorisations intégrant la question des enfants, au point que la plupart des féministes pensent aujourd’hui que l’on ne peut être féministe sans être « enfantiste » – c’est-à-dire lutter contre la domination adulte et les violences faites aux enfants. En intégrant cette question, le féminisme approfondit sa lutte contre toutes les violences et toutes les oppressions.
Comment éviter que l’émotion suscitée par ce drame ne conduise à la recherche de coupables (l’exécutif pointe du doigt les manquements des magistrats), sans réflexion sur les mécanismes sociaux sous-jacents qui ont rendu le drame possible ?
Quand un scandale de ce type éclate, on se focalise sur le jugement et la punition des coupables, les agresseurs bien sûr, mais aussi les personnes qui auraient contribué à d’éventuels dysfonctionnements. Ce n’est pas que la justice ou la police dysfonctionnent, c’est qu’elles ne peuvent pas fonctionner faute de moyens.
Mais le plus important pour moi n’est pas là. Ce n’est pas en punissant et en incarcérant que les violences sexuelles cesseront, c’est en travaillant à la prévention, à la sensibilisation et à l’éducation que la culture du viol reculera. Les féministes réclament une « loi intégrale », soit un programme global pour lutter contre les violences qui articule éducation (en appliquant le dispositif d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle), prévention (dans le monde du travail notamment), protection des enfants, accompagnement des victimes, accompagnement des agresseurs aussi (le tout carcéral n’est pas la solution, il faut penser une justice réparatrice), tout cela demandant un investissement financier adéquat.
Ce qui me met en colère, c’est que l’émotion collective déclenchée par chacune des affaires qui se succèdent retombe en quelques semaines, et qu’aucune décision politique n’est jamais prise, qui serait à la hauteur de cet enjeu immense des violences faites aux femmes et aux enfants. Alors je pose la question : combien d’affaires atroces faudra-t-il encore pour que cela change ?
















