Inceste : « La peur et la honte étaient plus fortes »

Grand format

Une enquête de La Croix en sept volets, du 11 au 19 mars 2021.

  • Pierre Sautreuil, 
  • le 11/03/2021 à 06:37 
  • Modifié le 11/03/2021 à 11:48
Inceste : « La peur et la honte étaient plus fortes »
Yasmine Gateau a été formée à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Elle oeuvre dans la scénographie et la communication, avant
de se consacrer à l’illustration.Installée depuis à Paris, elle travaille pour l’édition, la communication et la presse française et internationale.
Elle crée ses illustrations à partir d’associations d’idées poétiques et métaphoriques. Yasmine Gateau pour La Croix

Alors que la nouvelle commission sur l’inceste et les violences sexuelles sur mineurs se réunit ce 11 mars,  « La Croix » entame la publication d’une grande enquête sur ces drames familiaux. Le témoignage de Delphine qui a trouvé, à 30 ans, le courage de porter plainte contre son beau-père éclaire d’emblée le piège du secret qui emmure les victimes. Inceste, vaincre le silence (1/7).

Sur l’enregistrement, on n’entend d’abord que le bruit de pas sur les graviers, et le froissement du vêtement dans lequel Delphine (1) a dissimulé son dictaphone. Nous sommes le 28 mai 2018, dans la commune bretonne où réside son beau-père. Au loin, on perçoit le bruit de sa tondeuse à gazon, de plus en plus fort à mesure que la jeune femme s’approche, la peur au ventre.

Delphine a 30 ans. Un mois plus tôt, c’est par téléphone que son beau-père a reconnu pour la première fois les faits d’inceste. Cette fois-ci, elle compte l’enregistrer pour étayer la plainte qu’elle s’apprête à déposer.

Le moteur de la tondeuse s’éteint. Delphine tente de maîtriser sa voix :

« Quand tu m’as appelé l’autre fois

– Je m’en souviens plus. J’étais bourré.

– Tu m’as dit que tu allais avouer à maman.

– Y’a rien à avouer ! Ça fait combien de temps de ça ? Je ne me rappelle plus.

 Tu te rappelles très bien. Tu m’as forcée à te masturber.

– Ah bon ? T’as rien dit toi

– J’étais une gamine !

– T’avais quel âge ?

– J’avais 13 ans. »

Son beau-père multiplie les dénégations pendant quatre minutes. Puis finit par lâcher : « Va porter plainte ! Mais ça m’étonnerait que ta plainte soit prise en compte. Parce qu’il faut des preuves, ma fille. T’en as des preuves ? »

Ambiance malsaine

Durant des années, Delphine s’est interrogée sur ces actes, qu’elle a longtemps crus « normaux ». Dans le pavillon où elle habite avec son mari Gauthier et leurs enfants, elle raconte cette famille dans laquelle elle a grandi, ce beau-père qu’elle pensait être son père biologique.

Elle n’apprend la vérité qu’à l’âge de neuf ans, au détour d’une dispute. « J’ai fait comme si de rien n’était, comme pour le reste », explique-t-elle, attablée dans la salle à manger. « On formait une grande famille recomposée où tout le monde devait s’entendre. Ma mère tenait vraiment à cette image-là. » Dans sa voix et ses sourires brusques transparaissent une ironie triste dont elle ne se départit presque jamais.

« Tout le monde se retrouve encore à Noël, l’air de rien. Ils savent, mais ils y vont quand même. »

Depuis une lourde dépression en 2014, elle a cessé de travailler et se consacre à l’éducation de ses enfants. Gauthier est intérimaire de nuit. « C’était un clan », acquiesce-t-il en apportant le café. « Aux réunions de famille il y avait toujours de grandes tablées, comme dans les films. Tout le monde se retrouve encore à Noël, l’air de rien. Ils savent, mais ils y vont quand même. »

Modeste employé, le beau-père de Delphine est la pierre angulaire de l’édifice familial. Porté sur l’alcool, décrit comme « charmeur », il se montre insistant avec les jeunes femmes de passage à la maison. Une amie du collège se souvient d’une « ambiance malsaine » faite de remarques, de regards dans les décolletés, du dénigrement aussi dont Delphine fait l’objet en permanence. Celle-ci pourtant donne le change. « C’était la bonne amie, toujours appréciée de tout le monde, sans problème. Personne n’aurait pu se douter que ça ne se passait pas bien à la maison. »

Quand les attouchements ont-ils commencé ? Comme souvent dans les cas d’inceste, la mémoire de Delphine est fragmentée. Les souvenirs d’enfance lui sont en grande partie inaccessibles. « À notre mariage, la sœur de mon beau-père a dit que j’avais complètement changé à huit ans », note Delphine. « D’après elle, j’étais une petite fille joyeuse, toujours sur les genoux de son beau-père. Je suis devenue triste. Ils ont mis ça sur le compte de l’arrivée de mon petit frère. »

« J’ai toujours eu peur »

Delphine se souvient pourtant de certaines scènes. Les moments où son beau-père l’embrassait avec la langue sur le canapé. La sensation d’une main dans sa culotte. Et dans la cuisine de la maison familiale, cette fois où il a répondu à sa demande d’argent de poche en lui imposant en échange de le masturber. Quelques secondes plus tard, l’impression d’être « là sans être là », le besoin irrépressible de se laver, et la couleur bleue des billets qu’il lui tend en lui disant : « Tu vois, c’était pas difficile. »

« La plupart du temps on comprenait juste par son regard qu’il fallait se taire. »

« J’ai toujours eu peur », raconte Delphine. La nuit, elle reste de longues heures éveillée à fixer la porte de sa chambre, craignant l’intrusion de son beau-père. Lorsqu’elle parvient à dormir, des cauchemars de poursuite l’assaillent. Des douleurs lancinantes s’installent dans sa tête, son dos, sa mâchoire. Ses notes s’effondrent. Elle se scarifie, tente de se suicider avec des médicaments, se met à boire avec excès.

Les agressions sexuelles cessent enfin lorsqu’à 15 ans Delphine partage son secret avec son petit ami de l’époque, fils de gendarme. « J’ai fait comprendre à mon beau-père que je pouvais en parler. Il m’a répondu que si je parlais, mon petit frère allait grandir sans son papa. Il y avait du chantage, mais la plupart du temps on comprenait juste par son regard qu’il fallait se taire. »

« Je voulais avoir un lien avec lui »

Plus douloureux, l’espoir que son beau-père finisse par changer l’encourage dans le silence. « C’est là que je me sens coupable. J’ai toujours cherché à être complice avec lui. Je n’avais pas eu de père. Je voulais juste avoir des parents aimants. J’avais beau être terrifiée à l’idée d’être seule avec lui, je voulais que l’on ait un lien. »

Sa mère ne sait rien, ou fait mine d’ignorer. À 17 ans, Delphine met brutalement le sujet sur le tapis. Elle vient de se disputer avec son petit frère, et celle-ci lui reproche sa « jalousie ». La réplique fuse. « Je lui ai dit que je savais ce qu’était la jalousie, le mensonge… et l’inceste. Et j’ai ajouté “t’as qu’à demander à papa”. » Delphine se revoit s’enfuir dans le jardin. Sa mère la rejoint au bout d’un long moment. « On était au bord d’un étang. Elle m’a demandé pourquoi je n’en avais pas parlé avant. Je crois qu’elle m’a prise dans ses bras. 

Delphine a alors la sensation nette que les choses vont désormais s’arranger. Mais rien ne se passe. Plus tard, sa mère niera que cette conversation a eu lieu. Delphine et elle n’aborderont plus le sujet pendant dix ans.

Déclic

Après le lycée, Delphine s’émancipe, mais le traumatisme la hante. Elle doit interrompre ses études et sombre dans l’alcoolisme et la dépression. Sa courbe de poids donne le vertige. À 24 ans, Delphine pèse 113 kg pour 1,61 m. Deux ans plus tard, elle chute à 45 kg. Delphine vient de se séparer du père de son premier enfant, et de reprendre contact avec Gauthier, son amoureux du collège. Ils emménagent ensemble, et la jeune femme se retrouve de nouveau enceinte. « Au début de sa grossesse, on aurait dit un cadavre », se souvient son amie.

Inceste : « La peur et la honte étaient plus fortes »

Yasmine Gateau pour La Croix

L’inceste empoisonne la vie de Delphine. Auprès de Gauthier, elle minimise les actes de son beau-père, affirme qu’il est malade, pas tout à fait fautif. Mais la peur est toujours là. Il n’est pas rare qu’elle broie la main de Gauthier sous la table lors des repas de famille. Le jour de leur mariage, son beau-père insiste pour la conduire jusqu’au maire.

Delphine accepte à regret, à la condition que son frère lui offre également son bras. De la cérémonie reste cette photo paradoxale : Delphine en robe blanche, sourire crispé aux lèvres, marche entre les rangées de chaises au bras de deux hommes plutôt qu’un. Le soir venu, elle boit trop et, portée par l’ivresse, révèle son secret à plusieurs membres de sa famille.

« Je ne voulais pas que mes enfants deviennent des agresseurs ou qu’ils se fassent agresser. »

Gauthier en est convaincu, leur mariage a été un déclic pour Delphine. Comme si le fait de fonder leur propre famille l’avait affranchie du silence qui pesait dans la sienne. Elle pense plutôt que c’est en apprenant quelques mois plus tard que son neveu a violé une fillette de quatre ans qu’elle est véritablement sortie du déni. « Je ne voulais pas que mes enfants deviennent des agresseurs ou qu’ils se fassent agresser, je n’ai plus voulu qu’ils aillent chez leurs grands-parents. Et je me suis dit : soit tu fais quelque chose maintenant, soit t’es vraiment conne. »

« Pas le choix »

Le 21 avril 2018, enregistreur en poche, elle se présente chez ses parents pour tenter d’obtenir des réponses. Sans succès. Elle quitte leur domicile en larmes. Quelques heures plus tard, son beau-père l’appelle. D’après Delphine, il aurait dans un premier temps reconnu les faits, avant de l’accuser de vouloir détruire la famille et de pousser sa mère au suicide.

Effarée, Delphine écrit à l’association de lutte contre l’inceste Le monde à Travers un Regard : « J’ai un mari présent mais je suis seule. Je voudrais porter plainte, mais c’est impossible. » Une bénévole l’informe sur les démarches juridiques et lui recommande d’installer une application permettant d’enregistrer les conversations téléphoniques. Le 25 mai, elle capte ainsi une longue discussion avec sa mère. Pressée de questions, celle-ci reconnaît être au courant des attouchements que Jeanne, la grande sœur de Delphine, a subi avant elle de la part de son beau-père.

« Pourquoi tu n’as rien fait ? lui demande Delphine.

– Je n’en sais rien. Je n’avais pas le choix.

– Moi tu m’as toujours dit qu’on avait le choix. C’est comme ça que tu m’as élevée.

– Partir ? Mais je ne peux pas ! Je n’ai pas de revenus, je n’ai plus rien. Je suis obligée de rester, je reste, et puis c’est tout.

– Non, dans la vie il y a les bons et les mauvais choix (…) J’avais 17 ans quand j’ai su pour Jeanne. Est-ce qu’une seule fois tu t’es demandé si peut-être moi aussi… ?

– Non, bredouille la mère de Delphine. Si j’avais su qu’il avait osé te toucher, je serais partie depuis très longtemps.

– Tu aurais dû le faire avec Jeanne, maman. Il l’a touchée !

– Je le sais…

– Est-ce que toi, tu as vécu ça avec ton père ?

– J’ai vécu ça, si tu veux savoir, explose soudain sa mère. Avec mon oncle ! Personne ne le sait. Ni ma mère, ni mon père. Oui j’ai vécu ça, et ça a été horrible ! J’avais douze ans et demi ! »

« Ça fait 40 ans que je vis avec ça »

Sous le choc, Delphine implore sa mère de lui parler de ce qu’elle a subi. Elle évoque le groupe de parole qu’elle a commencé à fréquenter, lui propose d’emménager chez elle et Gauthier le temps de trouver une solution. Sa mère refuse. « Ça fait 40 ans que je vis avec ça. Je n’ai pas envie de parler de mon passé. C’est mon tiroir personnel. » Et hors de question d’être une charge pour ses enfants. « Je suis pieds et poings liés, assène-t-elle. Tu ne peux pas m’aider. »

Trois jours plus tard, le 28 mai 2018, alors que Delphine essaye d’arracher des aveux à son beau-père dans le jardin, Gauthier, dans la maison parentale, tentera une fois de plus de convaincre la mère de venir s’installer chez eux. En vain.

Le lendemain, Delphine dépose au greffe du tribunal le plus proche une lettre de deux pages adressée au procureur. « J’aurais aimé avoir le courage à l’époque de me défendre, de parler, de porter plainte, écrit-elle. Mais la peur et la honte étaient plus fortes. »

Sa plainte est enregistrée par la gendarmerie le 17 août 2018. L’enquête est toujours en cours.

Une définition pénale récente Inscrit dans le Code pénal depuis 2016, l’inceste renvoie à :

►Des faits : une atteinte sexuelle (acte sexuel d’un adulte sur mineur de – de 15 ans, ou de + de 15 ans si commise par un ascendant ou une personne ayant autorité), une agression sexuelle (attouchement) ou un viol (pénétration), ces deux derniers devant être commis avec « violence, contrainte, menace ou surprise» ►Des auteurs : un « ascendant » (parents, grands-parents…), « un frère, une sœur, un oncle, une tante, un neveu ou une nièce », ou « le conjoint, le concubin » d’une de ces personnes Il ne s’agit pas d’une infraction, mais d’une « surqualification » (« viol incestueux ») qui n’alourdit la peine que si les violences sont commises par ascendant ou personne ayant autorité.

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