Ni victime, ni bourreau

Je suis la fille unique d’une victime de l’inceste, un secret de famille bien gardé, né d’une intuition tardive.

Depuis toute petite, je cherchais le moyen d’aider maman à guérir de ses maux – des troubles obsessionnels compulsifs extrêmement invalidants – et je me réjouissais à l’idée que cette révélation lui permettrait d’exprimer et de lâcher sa souffrance. Bref, à 46 ans, j’allais exhausser mon rêve d’enfant ! Je croyais alors naïvement qu’en parler suffirait à mettre fin à sa détresse et qu’elle retrouverait enfin le goût de la vie. Je pensais détenir LA clé de compréhension absolue, LA solution miracle ! J’ignorais qu’il s’agissait des prémices d’une profonde dépression qui allait m’ébranler et faire voler en éclats toutes mes belles certitudes. Un plongeon au cœur de mon existence, qui se révèle être 5 ans plus tard, une véritable bénédiction ! J’allais découvrir pas à pas le sens de ma vie, ma seule et unique raison d’être, ma vocation ! Je n’avais pas conscience d’être morte… j’allais assister en direct à ma renaissance !

Dans un premier temps, j’ai cru être le témoin d’un problème extérieur à moi. J’étais profondément meurtrie par cette histoire dont je n’avais finalement obtenu que des bribes. C’était d’autant plus frustrant que je ne pouvais strictement rien y changer, les « coupables » étant morts depuis bien longtemps et le délai de prescription largement dépassé. Impossible donc d’obtenir réparation !

J’aurais voulu en découdre avec toute la famille, mais contre toute attente, mon courrier à leur attention resta « lettre morte » et ne reçut aucun commentaire. Quelques rares réactions me parvinrent par la bande. Une tante criait au scandale ! Comment pouvais-je oser prétendre une chose pareille à propos de son père et de ses frères ? Seuls deux cousins sensiblement du même âge que moi – issus d’une même fratrie – prirent l’initiative du contact : l’un me témoigna son soutien par courrier, l’autre me téléphona sur un ton réprobateur pour me demander quel pouvait bien être l’intérêt de brasser de tels souvenirs quand le temps a passé et que tout le monde est bien fatigué. Plus tard, j’apprendrai toujours par la bande la résonance de ce courrier dans leur histoire respective, d’où leur réaction. Puis arriva le jour anniversaire des 80 ans de papa, où leur père me confirma en aparté le fait indiscutable que tout le monde savait. Le silence retomba ensuite telle une chape de plomb se refermant sur ce secret beaucoup trop lourd à porter, même à le partager. Ceci mit un point final à mon illusion de famille idéale !

Une page se tourna définitivement sur l’histoire ! Elle appartenait désormais au passé. Du moins, le croyais-je. Il n’y avait décidément rien d’autre à faire que d’accepter la situation ou mieux, de parvenir à l’oublier. Sauf que rien n’y faisait ! Le même scénario tournait en boucle dans ma tête. Je le ruminais nuit et jour. Je faisais l’expérience de pensées et d’émotions inconnues jusqu’alors, à la hauteur de sensations déjà éprouvées dans le grand huit d’une fête foraine. Des up & down d’une incroyable puissance qui me submergeait tel un tsunami me ballotant entre vide intérieur, trop plein d’énergie et envie d’en finir avec la vie. Je n’arrivais plus à trouver de repos dans mon sommeil. Des rêves improbables me réveillaient trempée de sueur en proie à des crises d’angoisse. En un mot, j’étais exsangue ! Un vrai zombie ! Bref, je devais savoir ! Comprendre pourquoi toute cette merde.

Cette période de grand chaos me permit de prendre toute la mesure de la célèbre affirmation d’Albert Einstein : « La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est qu’information. » Je croyais jusqu’alors en avoir compris le sens et la subtilité, mais ce savoir était purement intellectuel. J’allais pouvoir en éprouver les nuances dans les moindres recoins de mon corps.

Dans ma quête effrénée de sens, une citation du mathématicien Emile Pinel s’avéra un élément déclencheur : « Nous sommes le fruit de nos pensées passées non adaptées au présent ». Je finis par prendre conscience d’une toute autre réalité : j’étais entièrement responsable de cette situation. Je ne pouvais échapper à cette réalité ô combien dérangeante, bien qu’a contrario, ô combien salvatrice ! Après une longue phase de résistance, mêlée de déni, de larmes de tristesse et de rage, de colère, de culpabilité et autres réjouissances émotionnelles, tout ce que je devais savoir m’a été révélé en son temps, me faisant réaliser après coup l’inutilité de tirer sur la tige d’une fleur pour l’aider à grandir. Il y a un temps de maturation en chaque chose. C’est alors que surgit la honte affublée d’un étrange balancier qui me faisait peser et repeser, qui d’untel ou untel, était le plus « coupable », qui était le plus indigne ? Je mettais tout le monde en balance, je comparais les uns aux autres, le pour le contre. Bref, c’était comme si je tentais de négocier avec moi-même la part de responsabilité de chacun. Systématiquement, je revenais au point de départ.

Je devais me rendre à l’évidence ! Pour retrouver la paix intérieure, je devais accepter – intégrer cellulairement – le fait que « victime », « bourreau » ou « sauveur » sont le produit d’une seule et même énergie dont les polarités s’attirent ou se repoussent, tel des aimants. Un système de balanciers savamment orchestrés par la peur, d’une part et le jugement de soi, d’autre part. Au plan horizontal, un balancier de peur intériorisée par la victime et extériorisée par son agresseur. Au plan vertical, un autre balancier de jugement les plaçant elle, en situation d’infériorité et lui, de supériorité. Dans l’inceste comme dans le viol, la violence faite au corps est le summum de la manifestation extérieure de ce déséquilibre intérieur. L’un reçoit, l’autre donne, victime et agresseur souffrant exactement du même mal-être : une énergie « agoraphobe » de désamour de soi et de honte d’une violence telle qu’elle se retourne parfois contre elle-même, dans le cas du suicide.

Plus j’avançais en introspection, plus je prenais conscience d’avoir toujours été au bon endroit, au bon moment. Il n’y avait pas de hasard ; aucun hasard ; le hasard n’existait pas ! J’avais beau négocier la remise de peine, la conclusion était sans appel. Je comprenais que j’avais délibérément choisi ce terrain d’expérience avant ma naissance pour apprendre à m’aimer et à me pardonner, que j’avais choisi le meilleur scénario de vie pour parvenir à le faire. De la même façon que je ne pouvais plus ignorer mon histoire, je ne pouvais m’extraire du balancier qui m’avait permis de la créer. Pour en finir avec les effets yoyo dévastateurs des boucles de mon grand huit, je devais parvenir à réduire le mouvement de mon balancier intérieur pour trouver mon point d’équilibre, là où le mouvement se calme et finit par s’arrêter. Il fallait que je me centre.

En devenant témoin du jeu de ma vie, je découvrais que nous étions, maman et moi, toutes deux faites du même moule, assises sur un même balancier. Face à face, effet miroir oblige, nous nous reflétions l’une dans l’autre. Vouloir l’aider revenait en quelque sorte à faire de l’abus de pouvoir. Je pouvais mesurer à quel point le regard que je portais sur elle l’avait maintenue et la maintenait dans son statut de « victime » ou de malade, statut qu’elle exécrait au plus haut point puisqu’il la renvoyait invariablement à son histoire et à son « bourreau ». En pensant l’aider, j’ajoutais un peu plus à son désarroi et au mien par ricochet. J’inscrivais le mot « victime » à l’encre indélébile, estampillé telle une étiquette sur son front. Je devenais à mon insu son « bourreau ». Se faisant, je devenais sa « victime » puisqu’elle me renvoyait à ma propre impuissance, la rendant à son tour « bourreau ». A tour de rôle, nous alimentions notre honte respective, mettant en perspective notre incapacité à nous en sortir par nous-mêmes. La boucle ainsi bouclée, nous nous enfoncions toujours un peu plus profondément dans notre malaise. J’en arrivais à la détester d’être toujours malade au point de souhaiter qu’elle meure pour alléger ma souffrance : une pensée unique, celle d’un seul jour off, tellement vibrante, qu’elle s’était matérialisée dans sa vie par une tentative de suicide, laquelle aurait pu lui être fatale, ce qui ajouta encore à ma honte.

Le regard que je portais également sur ses « bourreaux », – père et frères -, et sur tous « ceux » qui savaient et n’avaient rien dit, était encore moins flatteur. Dans mes tentatives de mise en balance des faits, la seule qui trouvait encore grâce à mes yeux était ma grand-mère, décédée au lendemain de la naissance de maman, sa petite dernière. 1936, le contexte global de l’entre-deux guerres, sa vie de femme, d’épouse, de mère, le décès de trois de ses enfants, sa fatigue, sa peine… Tout plaidait en sa faveur ! C’était avant de comprendre qu’avant d’être une « victime », elle avait d’abord été son propre « bourreau ». Quel regard portait-elle sur son mari dont les « assauts alcoolisés » lui avaient valu 14 enfants en 14 années de mariage ? Avait-elle pris la mesure de son profond mal être ? Le savait-elle incestueux ? Avait-elle eu conscience que s’en refusant à lui, elle mettait la vie de ses enfants en danger ? L’histoire ne le dit pas. Autant de questions qui resteront à jamais sans réponse. D’ailleurs quelle importance ! Qui aurait pu parvenir à s’aimer dans aucun de ces rôles ?

Je compris que la source de tous nos différents mère-fille provenait de cette force d’attraction-répulsion ! Nous tentions mutuellement de nous prodiguer des conseils et des soins, sans jamais parvenir à nous les appliquer à nous-mêmes. Nous étions deux âmes en souffrance. Nos blessures narcissiques étaient telles qu’elles venaient nous titiller dans les moindres détails de notre existence, nos égos nous faisant inconsciemment redouter le regard extérieur, le jugement des autres, synonyme d’une seconde mise à mort. Une négation de soi, une auto-dévalorisation renforcée par la vindicte collective à l’égard de l’inceste qui renvoie dos à dos « victime » et « bourreau », alors que l’un ET l’autre souffrent de la même peur viscérale d’aimer qui traduit leur crainte de souffrir ou de faire souffrir, annihilant toute capacité à se pardonner et à pardonner.

En revisitant les points clés de mon histoire, il m’apparaissait de plus en plus clairement avoir été tour à tour « victime » et « bourreau ». Simples mémoires ou vies antérieures ? Une chose était sûre, elles s’étaient manifestées dans ma vie, dans cette vie là depuis ma naissance non désirée aux forceps, mes maladies infantiles, mes amis, mes amours, mes emmerdes et avait insisté encore et encore, jusqu’à ce que je devienne le témoin privilégié des forces en présence. Il serait trop long de décrire ici les multiples situations auxquelles j’ai été confrontée au fil du temps, mais une chose est sûre, leur relecture m’a permis d’éclairer et d’intégrer le sens profond de la phrase : « La connaissance naît de la reconnaissance ».

Plus j’avançais, plus je prenais conscience de participer à une énième reconduction d’histoire dont je tenais le rôle principal. Tout le reste n’était qu’une illusion ! J’avais créé de toute pièce l’ensemble des circonstances idéales pour parfaire mon apprentissage. Je sus alors qu’il n’y avait ni « victime », ni « bourreau ». Aucune responsabilité extérieure à rechercher, aucune « faute à pas de chance », encore moins de hasard. De tout temps, en face de moi, tel mon reflet dans un miroir, j’avais eu de multiples occasions de découvrir des facettes de moi-même en rapport avec mes jugements. Puisque je n’arrivais pas à m’aimer, encore moins à me pardonner, tout et chacun avait contribué à m’inciter à le faire. Tout avait été absolument parfait. Chaque évènement, chaque rencontre avait eu sa raison d’être. Tout était à sa place. Tous les acteurs avaient parfaitement tenu leur rôle.

A présent, je sais qui je suis. Je sais aussi que la vie est un continuum où le temps et à fortiori l’âge des « victimes » n’a strictement aucune importance. Qu’aucune loi humaine ne sera jamais assez digne. Qu’aucun verdict de cour martiale ne remplacera jamais le jugement sans appel que « victime » et « bourreau » portent déjà sur eux-mêmes. Que rien ne remplacera jamais la loi universelle de rétribution, celle de « cause-effet », qui fait qu’on finit toujours par récolter ce qu’on sème, même si cela doit sauter une ou plusieurs générations. En conséquence, vouloir juger un «coupable » revenait à me condamner moi-même en alimentant à nouveau le même mouvement de balancier qui reviendrait tôt ou tard, tel un boomerang, dévaster ma vie ou celle de ma lignée familiale ascendante ou descendante, les projetant à leur tour dans un dédale d’incompréhension, d’injustice et de douleur.

Avant sa naissance, maman avait choisi l’inceste comme chemin de vie pour lui permettre d’apprendre à s’aimer et à se pardonner. Avait-elle été le « bourreau » dans une autre vie ? Ses remords l’avaient-ils incitée à expérimenter cette voie de transformation de son mental ? De « victime », elle s’était égarée pour ensuite devenir son propre « bourreau ». A y regarder de plus près, sa maladie – ses maladies – pourrait bien être LE cadeau de la vie fait à toute notre famille, une énième insistance de la vie, pour permettre à chacun de revisiter et nettoyer son passé, de s’aimer et de se pardonner. Après avoir connu l’enfermement via ses TOC, le fait est qu’elle a retrouvé du « peps », une vie sociale ponctuée de contacts et d’activités au rythme cadré de la maison de retraite où elle a été admise pour un début d’Alzheimer, autre « enfermement du mental ». Le hasard qui n’existe pas et fait toujours bien les choses la place en face d’un homme dont le comportement l’oblige à s’interposer entre lui et une femme invalide dont elle dit devoir protéger l’intimité. Le fait est que papa se retrouve seul, la vie l’obligeant à devenir autonome. Le fait est que j’aurais pu gagner un temps précieux et qui sait lui éviter la maladie, si quelqu’un m’avait expliqué dès la naissance qu’en face de moi, je n’avais toujours que moi, rien d’autre et que chaque évènement, impression ou personne – positif ou négatif – contribuait à sa manière uniquement à purifier mon attention pour m’aider à retrouver mes racines… Petit clin d’œil de la vie quand on s’appelle B. avec un prénom anagramme d’abeilles.

En parallèle de l’aspect transgénérationnel, j’ai acquis l’intime conviction, via l’expérimentation par le corps, que tout se joue bien avant la naissance, à un autre niveau de conscience, fruit d’une décision sciemment prise par l’âme en souffrance pour venir réparer son histoire. J’en suis logiquement arrivée à la conclusion qu’AIMER ET PARDONNER sont les mots clé, LA seule voie d’évolution pour en finir avec les répétitions d’histoire décrites en psycho généalogie.

Pardonner ne veut pas dire cautionner. Pardonner présuppose d’être 100% responsable de tout ce qui nous arrive pour parvenir à démêler, identifier et éradiquer nos schémas de pensées récurrents (jugements, croyances, émotions…) et en finir avec nos comportements en réaction, à l’origine de toutes nos souffrances. Pardonner suppose d’être en gratitude permanente envers tout ce qui se manifeste face à nous pour le seul et unique bien de notre cause : celle de sauver notre âme ! C’est à ce prix que ce conquiert un peu plus chaque jour l’accès au royaume du silence et de l’amour.

De « coupable » à « non-coupable », il n’y a qu’un pas à franchir pour que chacun retrouve son « innocence » perdue, celle de l’enfant intérieur. Tout le reste n’est qu’ignorance, mouvement de balancier entre utopie et désillusion, qui mène inexorablement l’âme à sa perdition, l’obligeant à revenir en corps et encore. Encore faut-il être prêt à accepter cette Vérité contrastée, ni blanc, ni noir, ni bien, ni mal, ce qui selon nos résistances et nos ancrages judéo-chrétiens, peut prendre des années, voire plusieurs vies de souffrance. Un jour viendra pourtant où chacun, libéré de ses jugements et de ses souffrances, retrouvera la joie de l’esprit pur, unique raison de toute existence sur Terre depuis la nuit des temps.

Le Dalaï Lama a dit : « Il n’y a personne qui soit né sous une mauvaise étoile, il n’y a que des gens qui ne savent pas lire le ciel. »